(Last update : Mon, 29 Jul 1996)

Bernard Palissy (1510-1589)

par Louis GILLET de l'Académie Française

(illustrations par André Galland)

A Paris, square Saint-Germain des Prés, une médiocre figure de Barrias, appliquée au mur d'un immeuble, dans un décor de céramique, représente Bernard Palissy.

Comme cette stature est en marbre et n'est bonne à rien pour la guerre, on peut croire qu'elle y est encore. Paris aura conservé cette présence austère. C'est une des figures édifiantes de notre Légende Dorée. Déjà, la Convention, sur la motion d'un de ses membres, le député de Saintes, avait voté l'érection d'un buste du vieux maître, dont on venait de réimprimer les écrits, dans la salle de l'Assemblée. Sa mémoire longtemps méconnue renaissait deux siècles après lui, avec l'avènement du peuple, dont il était, comme celle d'un prophète de l'Encyclopédie, sur les ruines de la Bastille, où il est croyable qu'il est mort.

Nous ne savons à peu près rien de cet homme célèbre, hormis ce qu'il en dit lui-même. C'est lui qui nous apprend qu'il était du diocèse d'Agen. Pierre de l'Estoile ajoute qu'il est mort en 1590, âgé de quatre-vingts ans, mais je croirais qu'il le vieillit. Palissy serait né plutôt vers 1515, environ au temps de la bataille de Marignan.

Il était, nous dit-il, de basse condition ; un document de 1558 le qualifie toutefois d'honorable homme". D'autre part, il était verrier et il écrit, non sans fierté, que le métier ennoblit ; la vérité est que cette profession est une de celles qu'un gentilhomme pouvait exercer sans déroger. Ces questions de naissance et d'étiquette avaient au XVIème siècle une importance qu'elles n'ont plus ; Palissy, quoique roturier, se sentait "né" et savait fort bien qu'il tenait ses titres de ses talents. C'était aussi une noblesse. Elle lui permit de vivre sans inquiétude ses trente dernières années.

Il sut ses lettres, c'est-à-dire qu'il apprit à lire et à écrire, et quelques éléments d'Euclide et du dessin pratique. En un mot, sans autre langue en la bouche que celle que sa mère y avait mise, et dont il fit si bon usage.

Du reste il est probable qu'il ne traîna pas sur les bancs. Muni de son mince viatique, tout son bagage dans un mouchoir, il se mit sur les routes et entreprit son tour de France. C'était de son temps la grande école. Il vit le monde. C'est encore le meilleur des livres. "Je n'en ai jamais eu d'autre, écrit magnifiquement l'auteur, que le ciel et la terre". Il est ouvert à tout le monde, il n'est que de savoir le déchiffrer. Il vaut mieux que tous nos grimoires. Il n'est pas aisé de reconstituer l'itinéraire de ses voyages. Il est presque assuré que le jeune garçon ne sortit point du Royaume ; il en eut été bien empêché, faute de latin ou de toute autre langue étrangère. Il descendit le cours de la Garonne natale, et foula la pointe tremblante du Bec d'Ambez, vit à Libourne rouler la masse du Mascar et de la Gironde, s'arrêta quelque temps à Tarbes au pied des Pyrénées, dont les gaves et les glaces éternelles l'étonnèrent ; il vit Nîmes et le Pont du Gard et les restes écrasants de la grandeur romaine ; à Montpellier il admira les sources qui transforment le cuivre en vert-de-gris ; à Aix-en-Provence et peut-être dans l'Aix de Savoie, des sources chaudes comme celles qui l'avaient déjà intrigué à Bagnères et à Cauterets. Par l'Auvergne et la Loire couverte de vignes et de châteaux, il atteignit l'extrémité de la Bretagne, où le maître ingénieur des fortifications de Brest lui montra des coquillages étranges ; traversa la Normandie et les plaines de Champagne, gagna la froide Lorraine et l'Ardenne aux sombres forêts, le pays du schiste et de l'ardoise, les falaises de la Meuse, la région sauvage des feux de bois et des mines de fer. Il y mit le temps, allait à pied sans se presser, s'arrêtant pour travailler de son état et pour gagner sa subsistance, s'instruisant, comparant les terrains, les climats, les cultures, interrogeant beaucoup, notant lui-même, plus encore, déjà curieux de toutes choses, jetant partout, chemin faisant, le regard du naturaliste et se constituant à mesure, sans plan et sans système, un surprenant trésor de faits, qui allait s'accumulant dans le magasin de sa mémoire. Il avait reçu du ciel le don de s'étonner. Il voyait et réfléchissait sur ce qu'il avait vu. Il était toujours "apprenti", comme il dira plus tard. Enfin, las de la vie nomade, il pensa à se fixer, prit femme et s'établit à Saintes.

C'était vers 1540. Il avait, si mon compte est bon, environ vingt-cinq ans. Il habitait non loin du pont qui traverse la Charente et va vers Saint-Eutrope et le bel arc-de-triomphe, une tour des remparts qu'il avait louée à un Monsieur de Launay et qui était connue comme la tour de maître Bernard. Il s'occupait de "pourtraicture", entendez qu'il faisait des cartons de vitraux et qu'il levait des plans. Il était, comme nous dirions, géomètre arpenteur. C'était le plus clair de son revenu ; la verrerie, en effet, n'était plus "gière de requête". Le métier se mourait. Les fours des verriers, qui avaient fleuri de fleurs de feu illuminé de braise, de joie et d'azur les fenêtres des vieilles églises, s'éteignaient tour à tour. C'était fini du tendre miracle du moyen âge. La Renaissance arrivait ; elle décolorait le monde, mais elle demandait à voir clair.

C'est sur ces entrefaites que, comme il avait des loisirs, il lui survint une aventure qui allait changer toute sa vie et la précipiter dans les hasards, la misère, l'agonie et la gloire. Ce ne fut pas, comme on pourrait le croire, la rencontre d'une femme. Une coupe que quelqu'un lui montra causa tout : une coupe de terre "tournée et émaillée, d'une telle beauté" que dès lors, nous dit-il, il entra en dispute avec lui-même. Et il en avait bien sujet ; amoureux fou de cette coupe, il eut mieux fait, s'il avait su, de dire au ciel : "Seigneur, écartez de moi ce calice". Elle était pleine de sa destinée et il la but jusqu'à la lie.

C'était probablement une de ces jattes d'Outre-Monts que les Italiens appellent majoliques, parce que les ouvriers Maures les faisaient à Majorque et qu'ils imitèrent, à leur tour, dans leurs ateliers de Faenza, d'où leur nom de faïence. Ces beaux objets n'étaient pas rares en France, où beaucoup circulaient comme souvenirs, des guerres d'Italie. On peut penser que c'était plutôt quelque pièce faite à l'imitation de celles-là, dans la fabrique de Saint-Porchaire, et que les amateurs appellent faïence d'Oiron, ou peut-être qui sait ? quelque porcelaine de la Chine. Quelques tasses de cette porcelaine avaient été offertes à Charles VIII par le sultan de Damas.

Dès lors, ce fut pour l'arpenteur devenu potier une bataille de quinze ans, une vie furieuse et héroïque. Jamais preux pour la conquête d'une belle ne dépensa plus de patience, d'obstination et d'énergie que notre homme dans ce corps à corps entre les quatre murs de son atelier. Les vingt pages où il raconte ce drame sont les plus émouvantes des autobiographies. Il ne savait rien des émaux. Il ignorait tout des matières, de la construction des fours et de la conduite des feux. Il partit au petit bonheur, sans direction et sans méthode, comme "on tâtonne dans les ténèbres". Les manuels n'existaient pas. Il se mit d'abord à broyer des pierres, des cailloux, à composer des poudres qu'il étendait sur des tessons et qu'il mettait au four, pensant qu'à force de piler dans son mortier toute la nature, il finirait bien par lui arracher son secret. Mais il ne savait pas que tous les métaux ne fondent pas au même degré de température. Il ne savait pas régler ses feux, s'en prenait aux matières de ses déconvenues, recommençait à mettre au four de nouvelles compositions qui rataient comme les premières, s'obstinait et ne faisait que gâcher en pure perte son bis et son argent. Il s'adressa sans plus de succès à des potiers du voisinage. Ces essais à bâtons rompus lui avaient déjà coûté 2 ou 3 ans sans résultat. Il se décourageait et renonçait à son dada, revenait assez penaud à son ancien métier d'arpenteur qui du moins, lui donnait de quoi vivre. C'était en 1542, que les gens du Roi vinrent établir la gabelle en Saintonge et qu'il eut à lever dans les îles la carte des marais salants. Remis en fonds par cette aubaine, maître de quelques centaines d'écus, il eut l'idée de reprendre le cours de ses expériences pour en avoir le dernier mot, en se tournant cette fois vers les fours de verriers, qui font plus grand feu que les autres. Il y consuma encore deux ans, quand un jour, de 300 épreuves qu'il avait apportées au four, il s'en trouva une qui fut fondue, en moins de quatre heures et qui était d'un si beau blanc "ce blanc mat et onctueux pour lequel il avait tant sué" qu'à cette vue il pensa "être devenu une nouvelle créature". Il allait crier Eurêka et oublier toutes ses misères. Il se croyait au bout de ses peines. Ses tribulations ne faisaient que commencer.

Dans sa joie d'avoir trouvé ce blanc "qui était singulièrement beau", il ne songeait déjà qu'à utiliser sa trouvaille et pensait tenir la fortune. Il se met d'abord à faire de la poterie de son invention, chose qu'il 'avait jamais faite, croyant qu'il n'avait plus qu'à la recouvrir de son émail. Cela lui prit sept ou huit mois. Puis il entreprend de construire un four, comme ceux qu'il avait vus chez les verriers, afin d'être plus sûr de garder pour lui son secret. Il fallut faire le maçon, gâcher lui-même le mortier, charrier les briques sur son dos. Il n'avait pas même un garçon pour tirer de l'eau. La première cuisson se passa bien. Mais quand il s'agit de la seconde, celle qui consiste à fondre l'émail, les difficulté commencèrent. D'abord il fallut un mois pour le broyage des poudres. Puis le feu allumé au four par les deux gueules, au bout de six jours et de six nuits passés à charger la fournaise, les émaux refusaient de fondre. "J'étais comme désespéré". Dans cette détresse et quoique à demi-assommé de fatigue, dans l'état d'un somnambule, il s'avisa d'un oubli dans la composition de ses poudres ; il n'y avait pas assez de celle qui fait fondre toutes les autres. Tout était à recommencer. Il fallut de nouveau piler, broyer, être à la fois au four et au moulin, préparer une seconde fournée, sans laisser tomber la flamme et refroidir le fourneau.

A ce moment, le malheureux s'aperçut qu'il n'avait plus de bois. Les munitions allaient manquer, il était hors de lui, comme une espèce d'enragé. Il courut au jardin, se mit à arracher les échalas de ses vignes, les palissades du courtil, les lattes de ses treilles. Cela ne suffit pas encore. Il s'empara des tables, des meubles, de tout ce qui lui tombait sous la main et les jeta au feu ; puis il s'attaqua aux solives et aux lambourdes qui soutenaient le "plancher", c'est-à-dire les plafonds. L'angoisse faisait de lui un damné. Il n'en pouvait plus de travail, de douleur, de la chaleur du four. Il y avait plus d'un mois que sa chemise n'avait séché sur lui. Sa femme jetait les hauts cris et se tordait les bras en hurlant "Au secours !, il est en train de brûler la maison". Les voisins criaient "Au fou !". D'autres le soupçonnaient de faire de la fausse monnaie. Tout le monde le regardait de travers. Les moins méchants se gaussaient de lui et en faisaient des gorges chaudes. Il allait par les rues, l'oreille basse, comme un coupable, et en rasant les murs, ruiné, sans le sou, devant au boulanger et ayant ordinairement, par-dessus le marché, "deux enfants aux nourrices", avec des mois de pension en retard. Les malins disaient : "c'est bien fait, qu'il crève puisqu'il a le coeur de laisser sa femme mourir de faim et qu'il préfère s'amuser".

Et pourtant, cette nuit de Saintes, où l'artiste dévoré de fièvre et de chagrin, se démène comme un possédé, et sacrifie ses meubles jusqu'au bois de son lit, les poutres de son toit, pour les livrer au feu, moins brûlant que le démon qui le consume, cette nuit de géhenne où il engloutit tout son bien pour le donner aux flammes, prêt à s'engouffrer lui-même, immolant d'un coeur sec au brasier, piétés, habitudes, tendresses domestiques, cette nuit-là est inscrite en traits de feu dans la mémoire des hommes. C'est le moment où il fut grand. Plus tard, il connut les honneurs, les succès, la considération ; le sommet de sa vie, c'est toutefois cet instant, où pour poursuivre un mystère dans le coeur du buisson ardent, il s'apprête à démolir toute la boutique et à jeter bas sa maison. Il n'est plus qu'un maniaque en proie à l'idée fixe, un homme embrasé de la foi qui soulève les montagnes. L'histoire a retenu ses oeuvres et leur a fait place dans ses musées. La légende n'a voulu connaître que cet être de feu et de désirs, malade d'impatience et de ténacité, brûlé comme un tison devant son four ou comme une noire salamandre. Cependant, au milieu de l'opprobre et de la ruine, il était soutenu par une lueur d'espoir : quelques pièces de la fournée qui lui coûtait si cher se trouvaient bien venues.

Un arrangement qu'il fit avec un potier qu'il prit pour aide ne donna que des mécomptes. Pour reconstruite un nouveau four, il fallut démonter l'ancien, le mortier surchauffé par la violence du feu coupait comme du verre, le pauvre homme s'y mit les mains en sang, si bien qu'il mangeait sa soupe, "les doigts enveloppés de drapeau" (linge). Avec ces mains blessées, il fit encore le maçon, tirait de l'eau, toujours tout seul, sans aide et sans repos. Puis il fallut broyer de nouvelles matières pour les émaux. Pour cette opération, il se servait cette fois d'un moulin à bras fait pour deux hommes, il le manoeuvrait seul et pensa y perdre l'âme. La volonté lui faisait faire des choses impossibles. Enfin la cuisson réussit, mais deux accidents gâtèrent tout : les émaux étaient pleins de graviers que la véhémence du feu avait détachés des parois du four. La fournée dont le malheureux se promettait quatre cent livres pour rentrer dans ses frais fut perdue. C'était un désastre. Une autre fois, ce fut une chute de cendres qui se mêlèrent à l'émail. L'artiste s'avisa alors, pour protéger ses pâtes, de façonner des manchons ou des moufles de terre réfractaire qui préservaient ses pièces pendant la cuisson. Cet artifice est demeuré classique. L'artiste était maître désormais de sa technique et de ses moyens.; il savait à présent les "drogues", les "étoffes", les dosages, la nécessité lui avait enseigné quelques précautions empiriques. Mais il restait à régler le feu, à gouverner et à faire obéir cet élément indomptable. Certaines fournées se trouvaient trop cuites, d'autres ne l'étaient pas assez, des pièces réussies d'un côté restaient crues par derrière, tous les émaux ne fondaient pas à une température égale. L'auteur avait trouvé le secret de ses "rustiques figulines" mais le vert des lézards brûlait avant que la couleur des serpents fût fluide et toutes ces nuances se liquéfiaient tandis que le blanc restait encore terne et sans éclat.

Avant de parvenir à rendre toutes ces couleurs fusibles au même degré, "j'ai cuidé cent fois, nous dit-il, être à la porte du sépulcre". Il avait tant maigri qu'il était réduit à l'apparence d'un fil, ses habits ne lui tenaient plus sur le corps, dès qu'il faisait trois pas, ses bas lui coulaient sur les talons avec le reste de ses chausses. Pour fuir les mauvaises langues, il allait chercher la solitude dans les spongieuses prairies de Saintes, où il remâchait ses ennuis. et quand il rentrait dans sa chambre, c'était pour y trouver des plaintes, des reproches, les jérémiades d'une furie. Enfin, c'était l'enfer.

Pendant cette grande aventure, il s'était passé dans la France de l'Ouest, un événement considérable. Des missionnaires luthériens ou plutôt calvinistes apparurent en Saintonge, venus d'Allemagne et de Genève ; ils donnaient des nouvelles de l'Evangile et de la religion véritable. C'était en 1546. On pense si ces nouvelles furent bien reçues dans cette Vendée toujours remuante et déjà révoltée par l'imposition des gabelles. Les ministres du nouveau culte s'imposaient par la ferveur de leurs discours et par la pureté morale. Le peuple embrassait avec élan une foi prêchée dans une langue que tous comprenaient, par des pauvres qui leur ressemblaient, et dont la vertu faisait honte aux scandales de l'Eglise et à la corruption des moines et des prélats. Le potier se jeta dans la religion nouvelle avec sa passion ordinaire. Il fut du petit groupe de fidèles qui adhérèrent les premiers aux idées de Calvin. Il nous a laissé de ces humbles débuts de la réforme en Saintonge une narration touchante ; on y retrouve l'innocence de l'Eglise primitive, la candeur des Actes es Apôtres. Les jours de Paul et de Thécla, de Tite et de Barnabé semblaient revenus. C'était le retour de l'âge d'or du christianisme. Mais le gouvernement prit ombrage d'une opinion qu'il jugeait séditieuse. Bientôt l'orage éclata. L'Eglise de Saintes eut ses Confesseurs. Elle eut ses martyrs. L'Edit de 1559 punit de mort le crime d'hérésie. Le parlement de Bordeaux résolut de l'appliquer dans toute sa rigueur. Palissy, heureusement pour lui, avait une protection puissante. Quelques années plus tôt, pour réprimer les troubles des gabelles, Henri II avait envoyé en Saintonge le duc de fer, le connétable de France Anne de Montmorency. Le prince aimait les arts ; il y paraît à ses maisons d'Ecouen et de Chantilly. Palissy fuit présenté par les notables du pays, les Pons, les Parthenay qui déjà s'intéressaient à lui. Il obtint du Connétable une sauvegarde et son atelier, plein d'ouvrages destinés à Ecouen, fut déclaré lieu de franchise. Mais le Parlement passa outre, au mépris du Connétable, fit saisir l'ouvrier qui se vit transféré de nuit à la prison de Bordeaux, pendant que la populace envahissait le réduit du parpaillot. Montmorency outré, pour tirer son protégé des griffes des chats-fourrés lui fit donner le brevet d'inventeur des rustiques "figulines du Roi". Ce titre, qui rattachait l'artiste à la personne royale venait à temps pour l'arracher au péril de "mourir de chaud". C'était le salut.

En cette même année (1563), il faisait paraître à la Rochelle in petit livre intitulé La Recette Véritable, écrit sans doute sans sa prison. Cette Recette, c'est celle du bonheur. L'ouvrage porte l'empreinte des rêveries familières aux petites sociétés pieuses en temps de menaces et de persécutions.

A partir de cette date, il devint Parisien. Il eut son atelier aux Tuileries. La reine Catherine,; vraie fille des Médicis, se plaisait à l'y visiter. En 1855, dans une tranchée, ouverte pour l'établissement d'une conduite d'eau entre le Petit Bassin et le Pavillon de Flore, les terrassiers découvrirent les ruines d'un four où l'on recueillit quelques tessons de poteries et de moules que l'on porta au Musée de Sèvres. C'étaient les restes de l'atelier de Palissy.

Arrivé à l'aisance, établi dans la faveur et la confiance des princes, après tant de peines et de misères, voici le moment de le peindre. Un portrait sur vélin, conservé au Musée de Cluny, nous le montre à cet instant de sa vie. La fortune n'a pas réussi à le dérider.; sur un habit à brandebourgs d'une élégance sévère, une collerette à un fil d'or supporte sa tête ascétique, que barre un sourcil volontaire ; les traits du visage émacié, souligné par la barbiche en pointe portent les caractères de l'attention, de l'étude , de la sagacité, fierté, opiniâtreté. Ce n'est pas le visage d'un courtisan. C'est la dignité d'une figure qui a passé par la souffrance. On lit au bas du portrait cette maxime qui le résume : Nulle nature ne peut produire son fruit sans un extrême travail, voire douleur.

La mode des grottes et de ce qu'on appelle l'architecture rustique était une fantaisie nouvellement importée d'Italie. Elle faisait rage dans les jardins et dans les maisons de campagne, comme plus tard les kiosques persans, les pagodes chinoises, les temples de l'Amitié. Le Tasse place une de ces grottes, souvenir de celle de Dinon, dans le jardin d'Armida. C'était le dernier mot des inventions galantes. Il y avait une grotte fameuse au château de Meudon (Ronsard, IIIème Eglogue); Jérôme della Robbia en avait édifié un autre au château de Madrid. C'est une grotte que Maître Bernard avait exécutée à l'intention du Connétable pour sa maison d'Ecouen, il en éleva de nouvelles pour d'autres grands seigneurs, à Dreux, en Normandie, à Chaulnes et à Nesles, en Picardie. C'est encore une grotte qu'il édifia pour la reine Catherine en son jardin des Tuileries.

Ce genre de monuments est propre à la renaissance. Des formes vaguement humaines se gonflent dans la pierre, pareilles à ces larves que l'oeil discerne dans les nuages ou dans le crépi des vieux murs; on voit encore de ces cyclopes, ébauches puissantes de Michel-Ange, captives de la rocaille dans les bosquets du Jardin Boboli. Ce sont des plaisanteries du sculpteur, un carnaval de virtuoses, une espèce d'Opera buffa d'architecture où toutes les formes se déguisent et deviennent monstrueuses. Le mot grotesque vient de grotte. L'invention comique s'y donne carte blanche. Le chef d'oeuvre de cet art étrange est la Villa d'Este à Tivoli. On y voit en pleine Renaissance peindre le style baroque. Le XVIème siècle raffolait de ces divertissements, de ces récréations plastiques, où le caprice s'en donnait à coeur joie, où l'humour prend ses coudées franches. Cet âge si raffiné ne détestait pas non plus certaines farces de mauvais goût. Il y avait des attrapes. Des passerelles vous jouaient des niches. Des jets d'eau sournois vous partaient entre les jambes et inondaient les dames. Et cependant, parmi ces blagues et espiègleries, on distingue, comme dans les folies de Rabelais, une conviction profonde. Un vaste sentiment panthéiste de la nature.

C'était évidemment le fort de Maître Bernard. Dans ses premières grottes (celles qu'il décrit dans la Recette), il renchérit sur le côté agreste. Il veut rendre la nature toute crue. C'est la Terre, la grande aïeule, Géa, mère de toutes choses, qu'il exprime dans son horreur sacrée. Ses rochers de faïence, épais comme de vrais rochers, pleureront leurs ombres de vraies larmes et distilleront de vraies fontaines. Sur les reliefs de ces cailloux dans leurs anfractuosités, leurs crevasses, grouilleront soutes sortes de bêtes et de formes immondes, tout ce qui rampe, tout ce qui glisse, tout ce qui s'incruste tout ce qui s'agite ou s'attarde dans les étages inférieurs de la vie, dans les fanges et les vases de la Genèse, aux premiers stades de la Création, ce sont les balbutiements, les premiers mots de l'enfance, de l'Etre, reptiles, coquillages, mollusques, escargots, insectes, libellules, papillons, grenouilles et poissons , anguilles, carpes, tanches, brochets, tout ce peuple vertébré ou invertébré, crustacé, annelé, couvert d'écailles, hésitant sur des ailes de crêpe ou armé de nageoires, cette foule des eaux et des boues, des étangs et des marécages, qui représente les premières initiatives, les premiers essais de l'existence, les premiers croquis du Créateur. C'est le livre d'esquisses de la nature, les premiers gribouillages de la vie animale, en train de s'élancer des eaux et de coloniser les espaces de l'air et de la terre. Ce répertoire de créatures gluantes et visqueuses, cette faune indécise, équivoque, profondément énigmatiques, ce peuple larvaire de l'abîme, ces enfants du cloaque, lézards, crapauds, orvets, couleuvres, crabes, écrevisses, rapaces et rétrogrades, hannetons, hélices, peignes, bucardes, mouches, forment un dictionnaire jamais vu, un domaine absolument original ; cette paroisse inexplorée, ou plutôt méprisée des bas-fonds de la nature, des premiers "chelons" de la métamorphose, appartient en propre à Palissy. Un étrange amour l'attachait à ces créatures décriées, et à cette vermine de la terre qu'il avait souvent observée dans les prés de l'humide Saintonge, sur les grèves et les bords douteux de ce pays de Mélusine, et où il lui semblait que la nature avait caché quelques-uns de ses plus étranges secrets.

Plus tard, dans le devis d'une grotte pour la reine, ses préoccupations changèrent. Les Nymphes, les AEgipans remplacèrent les bêtes taciturnes, sans doute, cette mythologie n'exprime pas autre chose que ce qu'elles disaient en leur patois : c'est toujours le même animisme, la même croyance confuse à l'unité de la vie. Mais c'est ce qu'on ignorait encore au XVIème siècle.

La fable n'est, pour Palissy, qu'un langage d'emprunt ; on ne l'y sent jamais à l'aise. Il n'y est plus lui-même. La même évolution du style s'observe dans les plats, les aiguières, les gourdes, la centaine de pièces éparses dans les musées et qui représentent pour nous l'oeuvre de Palissy, ou plutôt son atelier. Cette vaisselle, follement prisée à l'époque du romantisme, nous choque aujourd'hui, à cause de sa surcharge et de son caractère hybride. La moindre poterie persane, le moindre grès japonais font bien mieux notre affaire. Le trompe- l'oeil nous écoeure. Nous avons appris la beauté des choses stylisées. Il faut se souvenir que ces assiettes ne sont que l'extrait, l'abrégé, la petite monnaie des grands ouvrages de l'auteur, des monuments dont il s'était promis une renommée immortelle et dont pas un n'est venu jusqu'à nous. De ce qui a fait son génie, il ne subsiste plus que l'ombre ; mais sans cette ombre, nous ne saurions même plus ce qu'a pu être son génie.

Peut-être ferions-nous bon marché de l'artiste. Mais par bonheur, Maître Bernard est né écrivain. Bien lui prit de savoir écrire et d'avoir le démon de barbouiller du papier. On ne s'improvise pas artiste. Pour écrire, c'est assez d'avoir à dire quelque chose, et Dieu sait si Bernard tétait en fonds, depuis quarante ans qu'il "grattait la terre" et s'occupait de lire ce qu'elle avait dans les entrailles, de l'accoucher de ses secrets, on peut juger s'il se croyait en état de nous instruire ! C'était sa vocation.

A Paris il avait repris le cours de ses promenades et de ses investigations ; on le voit explorer les carrières Saint- Marceau, les plâtrières de Montmartre, les excavations de la colline de Chaillot. Il fait ses courses dans l'Ile de France, le Valois, la Brie, le Soissonnais. On le voit marcher solitaire "la tête baissée", considérant le sol, les pierres, ramassant un caillou, de l'air de quelqu'un qui médite. De tous ses voyages il avait rapporté diverses curiosités qui constituaient son "cabinet" ; c'étaient ses documents, ses preuves, les archives sur lesquelles il fondait sa doctrine. Il s'entretenait de ses découvertes avec d'autres "curieux", Monsieur de Sifli, Monsieur de Roisy, Monsieur de Troirieux, le lapidaire, Monsieur Seguin, Monsieur Julles, Monsieur Race, leur faisait part de ses idées, de ses conjectures sur la nature des choses. Enfin cet auditoire de lui suffit plus, il brûlait de communiquer au monde une science dont il était plein et qu'il avait apprise "avec les dents". Il décida d'ouvrir un cours qu'il fit annoncer par affiches. Les auditeurs payaient un écu à la porte. Il est vrai que l'orateur s'engageait à en rendre quatre à qui le convaincrait d'erreur. C'était un défi en règle, une façon de championnat. Libre à nous de juger de ces manières un peu foraines. Elles étaient dans le style du temps, et en tout cas, elles sont bien dans le caractère de notre homme. Toute sa vie est un combat. Il se bat encore en parlant, rompt en visière à l'opinion, massacre les idées toutes faites, fait grand carnage de préjugés. Ces leçons firent courir toute la ville. Cet homme sans latin, cet ancien ouvrier de Saintes eut dans son public (c'est lui qui a transcrit la liste) tout ce qui comptait dans Paris, tout ce qui avait bruit de savoir ou d'érudition. L'illustre Ambroise Paré, le célèbre Monsieur Prieur, sculpteur du Roi, une foule de médecins, de chirurgiens, payèrent leurs trois livres pour écouter cet ignorant qui savait tant de choses.

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Les leçons commencèrent en 1575, et elles duraient encore en 1586, tant l'étrange artisan, depuis le temps qu'il observait, avait récolté de faits, accumulé de réflexions; Il n'avait jamais fini de vider son sac. Au milieu de son cours, soit qu'il se sentit vieillir, soit qu'il eût à coeur de s'adresser à plus dm monde encore, l'idée lui vint de mettre par écrit la substance de des leçons, et de lui donner la forme d'un livre, il écrivit les Discours admirables qu'il publiait à Paris en 1580. C'était son testament. Il y traite des eaux, des pierres et des métaux, des sels, de l'alchimie, de l'or potable, de la transmutation des corps, enfin de l'art de la terre auquel il devait tant (c'est là qu'il nous raconte ses dramatiques souvenirs dont j'ai parlé plus haut) et encore de la marne et de l'art de fumer les champs, cette science de l'agriculture qui avait été une des marottes de son existence. Il est là tout entier, comme il se met d'ailleurs dans chacun de ses écrits : c'est à quoi on le reconnaît pour un écrivain de race. On y trouve ses mémoires, toutes ses expériences, son passé, ses bêtes noires, ses songes, toute sa vie. C'est un grand livre.

L'ouvrage, comme la Recette, est en forme de dialogue par demandes et réponses, entre deux personnages nommés Théorique et Pratique. Théorique, en dépit de son nom, questionne, doute, interroge, ne dit guère que des balourdises; c'est le chapelet des idées reçues, une espèce de figure à la Sancho Pança. En réalité; c'est Pratique qui parle tout le temps ; l'autre n'est là comme on dit que pour tenir le crachoir. Palissy est le fils de l'expérience, unique maîtresse des arts du monde; En face de celle-ci, la théorie n'a qu'à se taire. Ce n'est pas à elle d'enseigner, mais d'ouvrir les oreilles si elle en est capable. Pratique la rabroue et ne ménage pas les bourrades. "Tu es une grande beste... Tu es bien âne... Tu me la bailles belle... Tu es un grand menteur..." C'est le ton du peuple, l'impatience de l'ouvrier, de l'homme aux mains calleuses, devant les mandarins, les Sorbonnes, les Académies; ceux qu'il appelle "les grosses têtes", ne lui en imposent pas du tout. Si la théorie était tout, jamais un chef de guerre ne perdrait une bataille. Mais ils ne sauraient faire un soulier, voire même un talon de haut de chausses. Foin de cette science de papier "crochetée" dans quelque écrit de quelqu'un qui n'en savait pas davantage, faute d'avoir jamais "pratiqué". Pour lui, il se méfie des scribes, des docteurs, des autorités, il n'achète pas chat en poche. Il ne prend rien argent comptant. "Les anciens étaient hommes comme nous, comme nous, sujets à se tromper. "Il n'était pas un rat de bouquins". Il avait lu très peu de livres. En dehors de la Bible, qui est son bréviaire, il n'en allègue que deux ou trois : il cite une fois Pline et Plutarque, une fois le Songe de Poliphile, une fois le livre de Jérôme Cardan, surtout Viruve et "Sébastiane" c'est-à-dire, des livres de techniciens. Seul de son temps, peut-être, il n'est pas éperdu de respect devant l'antiquité. Son unique raison, c'est toujours : "J'étais là. J'ai vu". J'ai vu au pays d'Ardenne... J'ai vu aux montagnes Pyrénées...". Voilà son refrain. Veux-tu que je te dise le livre des Philosophes où j'ai appris ces beaux secrets. Ce n'a été qu'un chaudron à demi-plein d'eau, lequel, en bouillant, et... Voila ce qui est irréfragable. Et soit dit en passant, ce qu'il découvre là, c'est presque le principe de la machine de Papin. Quand le diable y serait, il ne l'en ferait pas démordre. "Ce que j'ai dit est bien dit, je ne suis pas prêt de m'en dédire". Il ne bougera pas de là. C'est la conviction de l'artisan, confiant dans sa jugeotte, et à qui on n'en remontre pas sur ce qu'il sait.

Ce que je ne me charge pas de dire, c'est la densité de ses discours, leur richesse d'observations, leur fécondité d'intuitions, d'aperçus. Il ne faut pas y chercher un système de l'univers. Le bonhomme n'y prétend pas. Cela dit, on reste confondu de la foule de choses qu'il a devinées ou au moins entrevues en physique, en chimie, en histoire naturelle, en médecine, en biologie et cela à une époque oui on ne pouvait avoir aucune idée de la constitution de la matière, deux cents ans avant Lavoisier, avant Cuvier, quand on ignorait tout de la composition des corps, qu'on ne savait pas même les mots d'hydrogène ou d'azote ; on est émerveillé des pressentiments qu'il a eus de vérités, dans des sciences telles que la géologie, la paléontologie, dont les noms n'existaient pas encore. Le premier peut-être, cet artisan a compris la nature comme une immense usine, un prodigieux laboratoire où la matière agit sans repos, se transforme et s'échange ; il a vu que les champs s'épuisent à la longue, et qu'il faut rendre à la terre les principes qu'elle prête aux plantes. Il connaît l'origine des pluies, la nature des sources, l'immense noria qui pompe les eaux dans les nuages et reverse aux montagnes ce que le fleuves apportent aux mers; il a vu que les monts sont de grands châteaux d'eaux, les urnes, des réservoirs qui alimentent les plaines. Il a su qu'il n'y a point de source sans un nappe d'argile souterraine, il a eu une idée de l'équilibre des liquides, une notion des puits artésiens Il a donné une explication raisonnable de l'arc-en-ciel, une conjecture plausible sur la raison des tremblements de terre. Il a connu les phénomènes de l'érosion, de l'usure des pierres par les eaux, par les vents, les lentes dégradations qui rongent les contours de la terre. Il a deviné les secrets des stratifications, les couches successives de l'écorce terrestre, où se lisent les mémoires de la création. Il connaît les cristaux, leurs prismes, leurs facettes, et y distingue dans le monde minéral les premiers éléments de la vie organique. Il donne la première idée juste des fossiles dont il ne se contente pas d'expliquer la présence par le déluge ; partout où on observe des coquillages et des débris d'êtres animés dans la pierre, on peut dire avec certitude que là est venue la mer. Deux siècles plus tard, Voltaire expliquait encore les fossiles qu'on trouve dans les montagnes par les coquilles des pèlerins. Pour une fois la dévotion ne lui réussissait pas.

On se demande par quel instinct du vrai, quelle profondeur de raisonnement, quelle complicité singulière avec le créateur ou le fabricateur souverain guidait les découvertes de cet homme presque inculte. Ce simple potier comprenait la terre comme s'il l'avait faite. C'est, comme dit Buffon, un aussi grand génie que la seule nature peut les faire.

Vivant aux Tuileries à l'ombre du Roi, il n'avait pas été inquiété par la Saint-Barthélémy. Il était désormais un personnage célèbre. Son atelier ne suffisait plus aux commandes. Il se faisait aider par ses fils, Nicolas et Mathurin, les seuls qui lui restaient de sept ou huit qu'il avait perdus.

Mais à la fin du règne du dernier des Valois, les troubles reprirent de plus belle. La Ligue s'était formée. Contre cette faction turbulente, le Roi sentit qu'il ne pouvait plus défendre son protégé. Le vieillard n'avait plus l'âge ni le courage de l'exil. Henri le fit mettre à la Bastille. C'était le seul moyen de le placer à l'abri et de le sauver de l'assassinat.

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On pense qu'il y mourut. Il a couru sur cette mort des légendes dramatiques. Agrippa d'Aubigné en donne deux versions différentes ; elles ont trop belles pour être vraies. Pierre de l'Estoile en rapporte un troisième où le gouverneur de la prison aurait livré le cadavre aux chiens. Ce n'est qu'un récit de bonne femme, une de ces rumeurs de la rue, indigne de toute créance.

Ainsi finit une vie si sérieuse et si mâle. On ferait tort à Palissy de le comparer aux grands maîtres. Ce n'est ni Léonard, ni Faust. C'était un probe ouvrier de France, avec le courage le plus fier et des dons magnifiques de chercheur et de nsavant. N'en faisons pas un demi-dieu. C'est quelque chose d'être un homme.

Louis GILLET

(Les artisans de la grandeur française - imprimé sur les presses de B. Arnaud Lyon-Paris - 1951 - tous droits de traduction et de reproduction réservés)